La Légende d’HIRAM
Claude Jousseaume
D’après Gérard de Nerval
Voyage en Orient
La Légende d’HIRAM
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Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des manteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Hiram Abif, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers; et pour présider à la paye il pénétra dans le Temple, dont il entrouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.
Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d'une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.
La foule était nombreuse; et Hiram, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.
Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d'une des colonnes de bronze ; le mot d'ordre des autres compagnons, BOOZ, nom de l'autre pilier ; le mot des Maîtres YHVH.
Classés par catégories, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Hiram qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui, ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disait TUBALCAÏN ; le compagnon, SCHIBBOLETH ; et le maître, G…..
Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.
"Demain, dit Hiram, vous ferez des appels afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns."
Dès que chacun fut éloigné, Hiram vigilant et zélé prit, suivant une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du Temple, afin de s'assurer de l'exécution de ses ordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient sur les dalles: une fois encore il contempla ses oeuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés.
Ce pèlerinage accompli, Le Maître Architecte se retrouva dans la grande salle du Temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe, marquaient les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.
La première, celle du nord, était réservée au peuple ; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers ; la porte de l'Orient était celle des lévites ; les colonnes d'airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.
Avant de sortir par la porte de l'occident, la plus rapprochée de lui, Hiram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, une ombre apparaissait. Son oeil fixe essaya de percer les ténèbres ; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du Temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.
Hiram se détourna s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit :
"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres."
L’Architecte était sans armes ; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.
"Malheureux ! Répond-il en reconnaissant le compagnon éloigne-toi ! Tu seras reçu parmi les Maîtres quand la trahison et le crime seront honorés ! Fuis avec tes complices avant que la justice de Salomon atteigne vos têtes."
Le compagnon félon lève d’un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d’Hiram. Il chancelle étourdi, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait un autre compagnon complice, qui lui dit :
"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des Maîtres !
- Tu n'as pas sept années de campagne ! répliqua t’il d'une voix éteinte.
- Le mot de passe !
- Jamais !"
Le compagnon maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc ; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.
C'est là que le troisième traître, compagnon charpentier, l'attendait pour lui crier à son tour :
"Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des Maîtres.
- Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Hiram épuisé ; demande-le à celui qui t'envoie."
Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, il lui plongea la pointe de son compas dans le coeur.
C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.
Le Sublime Maître était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.
"Cet homme était grand, murmura le premier.
-Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit le second.
- Que son sang retombe sur Salomon Ben David !
- Gémissons sur nous-mêmes, répliqua le troisième, nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre ; la pluie tombe ; la nuit est sans clarté ; Seth nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre."
Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés, le frisson dans le coeur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêtèrent. Mais les soldats passèrent leur chemin sans les remarquer
Puis ils allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'Architecte. Après quoi un des compagnons félons, arrachant une jeune tige d'acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.
Pendant ce temps-là, le second fuyait à travers les vallées ; la foudre déchirait les cieux.
Le bruit du meurtre du Divin Architecte s'étant répandu, le peuple demanda justice, et le roi ordonna que neuf Maîtres justifiassent de la en retrouvant son corps.
Les perquisitions de la Royale Police aux alentours du temple avaient été stériles, et les Maîtres parcouraient en vain les campagnes. L'un d'eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s'accrocher à un rameau d'acacia d'où venait de s'envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s'apercevoir que l'arbuste entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître étonné appela ses pairs.
Les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d'une fosse.
Alors l'un d'eux dit à ses Frères :
"Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Hiram le mot de passe des maîtres. De crainte qu'ils n'y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer?
- Quel mot adopterons-nous ? Objecta un autre.
- Si nous retrouvons là notre Maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l'un de nous servira de mot de passe ; elle éternisera le souvenir de crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée."
Le serment fut juré ; leurs mains s'unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur.
Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main ; il en fut de même pour un second ; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore ; sur quoi il s'écria : M.°.-B.°. qui signifie : La Chair quitte les Os !.
Ce mot serait dorénavant le mot de Maître et le cri de ralliement des vengeurs du Sublime Architecte, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois.
Les compagnons tueurs avaient pris la fuite ; mais reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maraca, roi du pays de Géeth, où ils se cachaient,
Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent. A vénérer l’Architecte et la postérité d'Hiram resta sacrée pour eux; longtemps après ils juraient encore par les « Fils de la Veuve », car la Franc-maçonnerie est veuve depuis la mort d’Hiram Abif.
Claude JOUSSEAUME.
D’après le livre de Gérard de Nerval : Voyage en Orient.


