LES SECRETS DES PELERINAGES
COMPOSTELLE
À Paris, au pied de la Tour Saint Jacques, une plaque commémorative en marbre nous apprend que c’est de cet endroit, où s’élevait la très riche église Saint-Jacques de la Boucherie, que partirent depuis le Xe siècle des centaines de milliers de pèlerins de toutes nationalités vers le tombeau de l’apôtre saint Jacques, à Compostelle.
Depuis que le baron Haussman a percé la rue de Rivoli et le boulevard Sébastopol, nous imaginons mal ce qu’était autrefois ce quartier. Nous savons cependant que face à cet ancien clocher encore orné de nombreuses statues symboliques; deux rues ont perpétué jusqu’à nous par leur nom, le souvenir du plus célèbre pèlerin français et celui de son épouse : Nicolas Flamel et Pernelle.
Dès le début de la chrétienté, ils furent des millions à quitter leurs chaumières de France, d’Allemagne, des îles britanniques pour se rendre à Rome, puis à Saint-Jacques-de-Compostelle où à Jérusalem, ils furent des millions, pendant plus de mille ans, à tout abandonner pour se couvrir de la “ pèlerine “ et aller vénérer un saint, un lieu sacré...
Beaucoup en revinrent vivifiés, fortifiés par cette initiation itinérante, beaucoup aussi en moururent, car plus le voyage était long, plus nombreux étaient les périls, guides-brigands, barbaresques en quête d’esclaves, épidémies...
Le phénomène du pèlerinage n’est pas spécifique au christianisme; la Bible raconte déjà les pélérinages des premiers Hébreux en quête de Dieu. Mais papes et évêques d’Occident surent adapter et, comme on le dit en politique, “ récupérer “ politiquement ce besoin de pèlerinage, de migration sacrée, en canalisant ces foules en mouvement, en balisant les itinéraires par des chapelles ou des basiliques bâties sur des lieux où déjà les Gaulois venaient en procession, plaçant des reliques de saints là où coulaient dans des temps plus anciens des sources miraculeuse, où se dressaient des pierres guérisseuses.
À cette époque reculée de notre histoire, la vie est envisagée comme un pèlerinage. La cité “ d’en haut “ est celle des saints, ici-bas les hommes, pèlerins par grâce,citoyens de la cité “ d’en haut “ pèrégrinent vers le royaume.
L’homme ne sait pas toujours que le centre du pèlerinage est son propre coeur. C’est pourquoi il s’éloigne de sa patrie, croyant trouver le lieu où le ciel et la terre s’unissent. Là où toutes les fautes lui seront remises, là où il aura accompli la conquête de lui-même
LA SYMBOLIQUE DU PÉLÉRINAGE
Il existe une symbolique du pèlerinage. Se mettre en route, avec besace et bâton, est un geste de grande ferveur, d’appartenance à une communauté, ou de recherche d’une vision plus haute, plus vaste du monde.
Le pèlerin porte la besace, il s’appuie sur un bâton qui apparaît comme une arme, et surtout comme une arme magique. C’est le tuteur, le maître indispensable, l’axe qui relie la terre au ciel. Il a le pouvoir spirituel acquis grâce au voyage intérieur. Ce signe distinctif constitue aussi le relais entre les forces chtoniennes et les puissances célestes. Celui qui le porte est un clairvoyant entretenant un rapport avec ce qui est caché.
Les “ Jacques “ portaient le chapeau, signe de supériorité. Ce couvre chef à bords larges se nommait “ galérus “, qui a donné le mot galurin en français. Galérus évoque également le gale, c’est à dire le coq. Dans certaines églises espagnoles situées sur le Chemin de Compostelle, des poulaillers étaient aménagés pour élever des coqs. À Santo Domingo de la Cazalda, on pouvait voir dans une chapelle de la cathédrale, saint Dominique représenté avec deux gallinacés à ses pieds. Les pèlerins étaient également dotés de la gourde, symbole de l’oeuf cosmique, de la gestation de la matière féminine où s’élabore la vie manifestée et surtout de la célèbre mérelle, la coquille Saint-Jacques, le pecten jacobus, représentation du mercure, appelé en alchimie : Voyageur ou Pélerin.
Fulcanelli nous affirme que ses dents figurent les rayons de la lumière céleste pénétrant l’être par le haut de la tête.
ITINÉRAIRES
Les chemins qui conduisaient à Compostelle nous sont connus. Les pèlerins quittaient la capitale en direction du sud-ouest, traversant tour à tour Orléans, Tours, Poitiers, Bordeaux, Saint Jean Pied de Port, Valacros, Pampelune, avant d’atteindre Puenta-La-Reina, en Navarre, où ils fusionnaient avec d’autres colonnes de péregrins venant de Vézelay, du Puy en Velay et d’Arles.
Ce grand voyage initiatique s’accomplissait dans l’urgence pour le salut, la guérison, où le réveil spirituel. Il constituait un acte de purification et de transformation. La route devenait à la fois éprouvante et euphorisante, comme une épreuve initiatique qui épurait le pèlerin, le rendait heureux tout en le rapprochant du ciel. Le pèlerinage était alors croisade, ascèse, initiation.
Cependant évitons de rêver et n’idéalisons pas trop cette démarche, qui quelque part se voulait sacrée. En effet, au milieu des plus beaux blés pousse toujours un ivraie trompeur et parasite.
L’ennemi du pèlerin n’est pas obligatoirement l’étranger, ou l’autocthone dont il traverse le pays . Les voleurs et les escamoteurs se mélangent aussi aux foules en prière, et profitent de leur ferveur pour les dépouiller. Comme lorsque l’ost se déplace, les pèlerins, à l’instar des soldats sont suivis par des joueurs, des tenanciers de tripots et des ribaudes. Le pèlerinage n’était pas seulement la fête de la seule foi !
Si certains recherchent dans cette épreuve, que constitue le voyage à Compostelle, leur propre vérité, d’autres prennent la route pour s’arrêter au bourg voisin où ils entretiennent des amours illégitimes...Il y a toujours eu, partout dans le monde, depuis Hiram de mauvais Compagnons !
Dès le VIIIe siècle, saint Boniface voulut interdire le pèlerinage aux femmes à cause de l’une des conséquence, la prostitution.
Louis XIV, pourtant roi dévot, publia un édit dans lequel il fustigeait l’esprit de libertinage qui animait certains “ Jacquets “, accusant ces derniers de passer le cours de leur pèlerinage en continuelle débauche...
On instaura alors des sauf-conduits qui devaient être visés à chaque étape et recevoir à Compostelle, un sceau final. Ce laisser passé existe encore de nos jours. Il constitue pour tous ceux qui accomplissent ce long voyage un témoignage de leur foi, mais également de leur formidable endurance.
DÉJÀ UNE AUTRE EUROPE !
Quoi qu’il en soit, les chemins de ce pèlerinage bousculèrent les frontières de l’Europe, abolissant les obstacles naturels qu’étaient les montagnes, les forêts, les déserts.
Étapes obligatoires dans un pèlerinage, les églises, les basiliques et les cathédrales accueillaient des foules fourbues par des marches quotidiennes de quarante kilomètres et plus !
Pour beaucoup commençait alors une initiation par l’image, qui dès le porche des monuments sacrés, offrait un ensemble de sculptures représentant des démons, des animaux fantastiques, des scènes de l’enfer et du paradis, de l’Apocalypse et des Ancien et Nouveau Testaments.
À l’intérieur, les chapiteaux des piliers étaient ornés de plantes sculptées. Plantes du terroir, que l’on pouvait cueillir dans la campagne environnante mais, qui figées dans la pierre, prenaient une valeur curative et rédemptrice.
VERS L’OCCIDENT
Le chemin vers l’Ouest qui aboutit à la Galice, à l’extrême couchant de l'Espagne, a de tous temps été parcouru par des populations qu’attirait un désir d’épanouissement entretenu de génération en génération par une légende et une tradition.
Bien que ce pèlerinage de Compostelle ait été haut en couleur et que son mérite dans l’évolution de l’Occident soit considéré comme énorme, c’est surtout le mystère de ces lointaines origines qui doit nous pousser à réfléchir.
Il a existé, avant l’histoire, des hommes qui possédaient une science basée sur la nature, la terre, le ciel et l’homme. Le nier serait aussi absurde que de prétendre que les pyramides d’Égypte ne sont que des manifestations mégalomaniaques !
La géographie sacrée nous en apporte encore la preuve.
Pour développer et faire connaître le pèlerinage, on se servit de la forte personnalité de Charlemagne; bien qu’il ne soit jamais allé en Galice. Sur la châsse contenant ses restes, deux traînées d’étoiles représentent, pense-t-on la direction de Compostelle.
Or, ces deux traînées existent et s’étendent de la Méditerranée à l’Atlantique à hauteur du 42° parallèle . Si le christianisme a cru nécessaire de reprendre cet axe de marche vers le couchant, c’est parce que la tradition l’avait perdu depuis les temps préhistoriques. Il existait deux autres axes : celui de Douvres vers la ria de la côte Nord de Cornouailles et celui de Sainte Odile vers l’extrême pointe du Finistère.
À une époque pas très éloignée de la nôtre, des gens s’engageaient dans ces voies comme dans un labyrinthe, dans un but déterminé. Un but dont l’essence même devait être religieuse puisque le christianisme a jugé valable de substituer la religion nouvelle à l’ancienne sur ce chemin et sans doute en connaissance de cause.
À la halte, chaque soir, des milliers de voyageurs fixaient la Voûte Étoilée qui les guidait vers la Galice, le pays des coqs annonciateurs de la Lumière.
Sur la route qu’il s’est fixé, l’explorateur recherche l’aventure, lui, compte sur l’imprévu; mais le pèlerin va à la rencontre du mystère, car si l’on sait d’où on part, on ne sait pas toujours pourquoi, et si l’on sait où l’on doit aller, on n’ y arrive pas toujours, et si l’on y arrive, c’est souvent par des chemins qui ne sont pas directs.
DEUX PÔLES DE LA FOI
Curieusement , les deux grands pélérinages du moyen-âge aimantaient les fidèles dans deux directions opposées : Jérusalem à l’Orient et Saint-Jacques de Compostelle à l’Occident. La mort à l’ouest est une tradition: c’est à l’ouest que se dirige le Kâ du mort égyptien. C’est vers le couchant que se situent les Iles Bienheureuses, c’est également dans cette direction qu’est l’Ile d’Avallon, et l’Ile aux pommes où vont les âmes des défunts Celtes. Compostelle est à la fois un lieu de mort et de renaissance donc un site initiatique
Selon les hagiographes, saint Jacques était un des Apôtres, connu sous le qualificatif de “ majeur “ pour le distinguer d’un autre Jacques, également pâtre et dit le mineur. Il était le fils de Zébédée et de Marie-Salomé et frère de saint Jean l’Évangéliste. C’était avec Jean un des proches du Seigneur, qui l’admettait dans ses secrets. Hérode Agrippa l’aurait fait décapiter le 8 des calendes d’avril.
Dans “ La légende Dorée “ Jacques de Voragine nous confie:
“ Ayant entrepris l’évangélisation de cette région que nous appelons Espagne, après bien des vicissitudes et n’ayant qu’un chien pour ami, il dut renoncer ...”
“ Il retourna en Terre Sainte où il fut condamné à être décapité.”
“ Ses disciples dérobèrent son corps et le transportèrent sur un navire sans gouvernail. Sous la conduite de l’Ange de Dieu, ils abordèrent en Galice, au royaume de la reine louve. C’est là qu’ayant déposé son corps sur un rocher, celui-ci se transforma en sarcophage.”
Une fois encore, il nous rechercher les clefs qui se dissimulent dans les quelques lignes de cette légende.
En symbolisme animal, le chien est universellement psychopompe, c’est à dire conducteur des âmes . C’est notamment Anubis dans la mythologie égyptienne et Hermès chez les Grecs. Mais Hermès-Thot est celui qui conduit vers la Lumière, à travers la mort initiatique. C’est sans doute pourquoi l’ancienne iconographie chrétienne nous montre saint Christophe ( le porteur du feu ) avec une tête de chien.
Au Mexique, lorsque Quetzalcoalt ( dieu vénusien ) descend aux enfers sous le nom de Xolati, on le représente avec une tête de chien.
Mais ce canidé évoque également la constellation du Grand Chien ( Canis Majeur ). Après celle du Navire ou de la Barque, elle est située tout au bout de la Voie Lactée qui domine l’ultime étape des chemins de Galice, où règne une reine Louve, la reine de la Lumière de la province de Lugo, fils du vieux dieu Lug.
Mais il est important que nous méditions sur le miracle de ce rocher, qui recevant le corps de l'Apôtre martyr se transforme, sans ciseau ni maillet, en un tombeau de pierre...
La légende nous enseigne que le corps de l’apôtre resta ignoré, dans ce coin éloigné de la chrétienté, jusqu’au début du XIe siècle. C’est à cette époque qu’une lumière surnaturelle vint indiquer à un pieux ermite,l’emplacement de la sépulture. C’est ainsi qu’un cimetière de l’époque romaine devint, dans les écrits médiévaux Campus Stella, c’est à dire le domaine de l’Étoile qui, à partir de ce moment allait donner son sens à Compostelle.
LE ROY
Une tradition s’établit très tôt chez les pèlerins qui se rendaient sur le tombeau de saint Jacques. Le premier qui apercevait la cité de Compostelle, depuis une haute colline qui domine la ville, était appelé Roy. Il pouvait garder ce nom toute sa vie et le transmettre à sa descendance.
La ville de Compostelle s’élève entre deux fleuves dont l’un s’appelle le Sar et l’autre le Sarela. Les pèlerins du moyen-âge l’affirmaient : “ Le Sar est à l’Orient, la Sarela à l’Occident. La cité compte sept portes ou sept entrées. Dans cette localité, il y a dix églises dont la première est celle du très glorieux apôtre Jacques. Située au milieu de l’agglomération elle resplendit de gloire. “
La basilique Saint-Jacques le Majeur est la montagne sacrée de toutes les initiations, là où se rencontrent le ciel et la terre.
L’apôtre, lui-même au centre de la basilique est le centre des centres, le lieu que traverse l’Axis Mundi, l’Arbre de vie , le lieu de passage entre les niveaux terrestres et célestes.
Le pèlerin, le cherchant, où l’initié devrait toujours s’identifier à lui afin de retrouver ou de maintenir cette verticalité qui caractérise tous ceux qui veulent prendre de la hauteur pour mieux maîtriser le monde d’opposition dans lequel nous vivons. Ce monde où les apparences d’une même chose donnent à chacun la possibilité d’en avoir une vue différente. Cette vue est la troisième voie, certains disent qu’elle est royale !


